Les oies de Pirou

L’hiver s’était installé dans la campagne. La neige était tombée à gros flocons, comme un épais duvet d’oie. Elle avait recouvert les landes, les fossés et les champs de son bel habit cotonneux. Dans le village, les arbres, les toits des maisons, le clocher de l’église, les chemins étaient blancs, scintillants, éblouissants sous le soleil qui brillait dans le ciel bleu. On entendait les enfants s’en donner à cœur joie. Ils faisaient d’énergiques batailles de boules de neige puis se mettaient à plusieurs pour faire le plus grand bonhomme.

Un peu plus loin, c’était le château de Pirou : il avait de hautes et épaisses murailles, des tours pour surveiller et un large fossé rempli d’eau l’entourait. On ne pouvait entrer que par le pont de pierres qui donnait sur la grande porte en bois. Ce jour là dans le château, c’était jour de fête pour tout le monde : les trois filles du seigneur Albéric se mariaient en même temps ! Et malgré le froid, les gens de Pirou dansaient, chantaient et buvaient avec enthousiasme !

Tout en haut des remparts, un garde surveillait car à cette époque, nos ancêtres les vikings, faisaient la conquête des territoires normands. C’étaient des guerriers féroces portant un casque de fer, une longue lance, une épée et un grand bouclier rond en bois. Alors que le garde marchait sur le chemin de ronde, il aperçut au large la grande voile noire d’un bateau long et étroit, avec des rames sur les côtés et les boucliers ronds accrochés au dessus et surtout à l’avant, sculpté, une tête effrayante de dragon. Il hurla pour prévenir tout le monde : « Un drakkar ! vikings en vue, vikings en vue !!! » 

Le seigneur de Pirou ne s’inquiéta pas, son château fut construit avec l’aide des fées et ses hautes murailles étaient indestructibles. Mais voici venir un deuxième puis un troisième, un quatrième et au total une dizaine de drakkars accostèrent sur la plage !

Alors le seigneur Albéric fit sonner les cloches pour prévenir tout le monde du danger. Il ordonna à ses gardes d’aller vite chercher des provisions et de fermer l’entrée du château. Ils baissèrent la herse (lourde grille en fer), fermèrent les portes et mirent une grande barre de bois derrière. Il était temps, les vikings arrivaient, criaient, hurlaient des injures et se jetèrent à l’attaque du château.

Les gardes prirent leurs arcs et tirèrent sur les assaillants. Ils en tuèrent beaucoup mais les vikings continuaient d’avancer. Les gardes renversèrent de l’eau bouillante et jetèrent de grosses pierres sur les guerriers qui essayaient d’escalader les remparts. Ils les repoussèrent, encore et encore et les vikings ne réussirent pas à entrer. Ils décidèrent alors de s’installer tout autour du château pour empêcher les habitants de sortir et de les affamer. Ils jurèrent que même s’ils devaient en mourir, ils ne partiraient pas tant que cette redoutable forteresse ne serait pas prise…

Les jours passaient, les semaines passaient, les vikings étaient toujours là, autour du château et les provisions des gens de Pirou finirent par manquer. Ils avaient très faim et si cela continuait, ils devraient choisir entre mourir de faim ou ouvrir les portes du château… Un soir, le seigneur rassembla dans la grande salle tous les habitants du château et leur dit :

– Ma famille, mes gens, il faut trouver une solution pour quitter le château sans attirer l’attention des terribles guerriers sinon, nous mourrons tous. Si quelqu’un a une idée, qu’il la propose.

Un vieil homme nommé Jules, habillé d’une grande cape marron avec une large capuche qui recouvrait presque toute sa tête et des bottes en cuir montantes s’avança et dit : « j’ai peut-être une solution. » Il sortit de sous sa cape un grimoire recouvert de poussière dans lequel étaient écrites des formules magiques. Personne ne soupçonnait qu’il était un peu sorcier car ce n’était pas très bien vu à l’époque. Les sorciers et les sorcières étaient fait prisonniers et parfois on les brulait.

« Dans mon livre, dit le vieux Jules, il y a une formule magique qui permet de changer les hommes, les femmes et les enfants en animaux. Si vous le souhaitez, je pourrais préparer les ingrédients de la formule et tous vous métamorphoser demain soir en oies. Vous pourrez vous échapper en volant par dessus les remparts et quand les vikings seront partis, vous reviendrez et je vous retransformerai comme avant». Le seigneur et toutes les personnes dans le château étaient d’accord. Ils acceptèrent la proposition du vieux Jules.

Après avoir entendu une si belle histoire, les habitants de Pirou allèrent se coucher, l’esprit plus léger.

Le lendemain en fin de journée, au crépuscule, tous les habitants du château se retrouvèrent comme convenu autour de Jules. Ils firent un grand cercle en se donnant les mains, le vieil homme était debout, au centre, son grimoire ouvert. Ils répétèrent à haute voix les paroles magiques du vieil homme : “Destro e Sinistro, Transformatus Oca Abyad” et furent métamorphosés, les uns après les autres, en oies. Juste avant l’arrivée de la nuit, toutes les oies s’envolèrent au dessus des remparts quittant le château sans que les vikings ne s’en aperçoivent.

Le lendemain, les vikings furent surpris de ne plus entendre de bruit dans l’intérieur du château ; pas un homme n’apparaissait ni sur les remparts, ni dans les tours, ni aux croisées. Ils pensèrent d’abord que c’était un piège et se gardèrent bien de monter à l’assaut.

Plusieurs jours s’écoulèrent et le château était toujours silencieux. Alors, les vikings se décidèrent à escalader les murs et ils entrèrent dans la place sans rencontrer de résistance, sans trouver personne… Ah si, je me trompe, il y avait, caché dans un grenier, un vieil homme habillé d’une grande cape marron avec une large capuche qui recouvrait presque toute sa tête et des bottes en cuir montantes, c’était Jules. Les vikings furieux de constater que les habitants s’étaient échappés, tranchèrent la tête de Jules et mirent le feu au château !

Longtemps après, lorsque les vikings furent partis, les oies revinrent pour retrouver Jules et son grimoire qui leur permettrait de redevenir des hommes, des femmes, des enfants. Hélas ! les vikings avaient tué le vieil homme, mis le feu au château et le livre était brûlé. Désespérées, les oies s’envolèrent en cacardant et retournèrent dans les marais.

Depuis ces temps anciens, les oies reviennent chaque printemps au château de Pirou, dans

l’espoir de retrouver leur forme humaine et elles repartent chaque automne en volant et en sifflant leur déception…