La bûche

Il était une fois, un bon seigneur, puissant et riche. Il habitait un joli château aux tours élancées, aux murs percés de fenêtres, entouré d’un magnifique grand parc. Ses domaines s’étendaient au loin ; il y avait des laquais, des chevaux, des carrosses ; ses paysans le respectaient et l’aimaient pour sa générosité et sa bonté.

Un soir, à la nuit tombante, le seigneur se promenait à quelques pas du château, donnant la main à la petite Blanche-Rose, sa fille adorée. L’enfant causait gentiment, riait et s’amusait. Tout à coup, le père sentit la petite main trembler dans la sienne, il lui sembla voir passer, rapide, une grande ombre noire et, atterré, fou de douleur, il se trouva seul : la petite Blanche-Rose avait disparu !

Il rassembla ses gens, on fouilla tous les recoins du parc, on parcourut tout le pays : ce fut peine perdue, personne ne put rien découvrir ; l’enfant avait disparu…
Et depuis, sans se lasser, le malheureux père promettait fortune et honneurs à qui lui rendrait sa fille. Mais, malgré sa puissance, malgré ses richesses, personne ne lui ramena sa fille. Le seigneur devint malheureux, ses cheveux blanchirent avant l’âge, sa haute taille se courba. Depuis plusieurs années, le parc ne résonnait plus des joyeuses fanfares des musiciens, les flambeaux ne s’allumaient plus dans la salle des fêtes, et dans les bosquets attristés, les petits oiseaux n’osaient plus siffler leur chanson mélodieuses…

Dix années passèrent jusqu’au jour ou trois voyageurs frappèrent à la porte du château, demandant l’hospitalité pour la nuit. Comme ils se reposaient et qu’on leur servait à manger dans la grande salle, ils s’étonnèrent du silence morne de cette splendide demeure. Un serviteur leur appris les malheurs qui accablaient le seigneur et leur murmura que les génies et les esprits de la forêt voisine cachaient sans doute la fille du seigneur dans leur royaume.  Mais nul n’osait se hasarder à essayer de la reprendre à celui qui la gardait, car on racontait de terribles choses sur les créatures magiques et maléfiques de la forêt…

Ils étaient jeunes, entreprenants et courageux.
« Conduisez-nous près de votre maître, » dirent-ils…
Et l’aîné, s’avança le premier :
« Je vais chercher votre fille, si je la trouve, je souhaite l’épouser.
– Je ne vous refuserai rien, promit le seigneur. Rendez-moi ma fille, et vous réclamerez la récompense que vous voudrez.
– Je vais aussi chercher votre fille, dit le cadet. Si je la trouve, je souhaite dix caisses remplies d’or. Avec l’argent, je pourrai m’acheter une grande maison et avoir une femme. Cela me rendra heureux.
– Et toi, dit le seigneur au troisième qui se taisait, ne veux-tu pas essayer de retrouver mon enfant ? Tu pourrais l’épouser et avoir l’héritage de mes vastes domaines ; ou, si tu préférais, tu pourrais comme ton cadet retourner, riche, dans ton pays.
– Ni les honneurs, ni les richesses ne me tentent, répondit le jeune homme. Je vais chercher votre fille, et si je peux vous la rendre, je serai très heureux et je ne demande pas d’autre récompense. »

Le lendemain, dès l’aube, les trois jeunes gens partirent du château et s’engagèrent dans la forêt voisine. Ils s’enfoncèrent sous les arbres sombres et touffus ; ils marchèrent sur un sentier qui disparut dans un amas de ronces et buissons. Ils continuèrent longtemps, longtemps et se rendirent compte qu’ils étaient perdus !

Vers le soir, ils aperçurent une lumière à travers les branches. A mesure qu’ils approchaient, la lumière grandissait et, tout à coup, ils virent devant eux un château merveilleux. Les jeunes gens s’avancèrent et frappèrent : personne ne répondit.
La porte cependant était entrouverte ; ils entrèrent : personne dans le vestibule ; personne dans la salle à manger où trois couverts étaient mis ; personne dans la chambre voisine où trois lits étaient préparés.
« Tout ceci, dit l’aîné, ne me dit rien de bon. C’est un piège qui nous est tendu. Partons !
– Restons plutôt, dit le jeune. On nous craint, puisqu’on essaye de nous tendre un piège. Méfions-nous, soyons prudents, mais restons… »
Ils mangèrent de bon appétit le repas servi. Ils dormirent dans la chambre aux trois lits.

Le lendemain, ils décidèrent que deux iraient explorer la forêt, tandis que l’autre resterait et garderait le château désert.
Ce fut l’aîné qui resta.
Il alluma un grand feu et installé devant la cheminée, il attendit. Ses frères étaient partis depuis longtemps quand il vit venir dans l’avenue un vieillard marchant péniblement, appuyé sur un bâton. Une longue barbe blanche descendait sur sa poitrine, si longue qu’elle tombait presque à terre. Il tapa à la porte :
« Je suis mourant de froid et de fatigue, dit-il.
– Entrez et reposez-vous, dit le jeune homme. Et il l’installa devant la cheminée.
– J’ai encore froid, pouvez-vous remettre une bûche ? dit le vieillard »
Le jeune homme alors, se baissa pour mettre du bois dans le foyer ; mais comme il était penché, le vieillard, soudain redressé et plein de vigueur, lui donna une volée de coups de bâton et, le laissant étourdi et brisé, disparut.

Le soir, à leur retour, ses frères se moquèrent de lui :
« Ah ! Ah ! Tu t’es laissé battre par un vieillard ?
Demain tu iras dans la forêt. C’est moi qui resterai, » dit le cadet.

Le lendemain, comme il veillait près du feu, le même vieillard tapa à la porte, demanda l’hospitalité, s’assit près du foyer, et demanda qu’on mît une autre bûche dans le feu. Le cadet, qui, la veille, n’avait écouté que d’une oreille distraite les détails de la mésaventure de son frère, se pencha comme lui et, comme lui, fut trompé et battu.
« Je ne reste plus ici ! dit-il le soir à ses frères. Je crois que le diable l’habite !
– Continuez les recherches dans la forêt, je resterai à mon tour, » dit le plus jeune des trois frères.

Le lendemain, tandis qu’il rêvait, seul, près de la cheminée, un vieillard encore se présenta et demanda à pouvoir s’abriter et se reposer.
« Asseyez-vous et réchauffez-vous, bon vieillard… » Prudent et avisé, le jeune homme l’observait.
« Pouvez-vous mettre une autre bûche s’il vous plaît, pour réchauffer mes membres engourdis.
– Allez-y, prenez du bois autant que vous voudrez et mettez le dans le feu.
– Je ne le peux pas, je suis trop vieux.
– Essayez quand même et je soufflerai pour raviver la flamme. »
D’un air indifférent, le jeune homme fit mine de s’apprêter à refendre quelques morceaux de bois. Il avait pris un coin de fer comme en ont les bûcherons et une lourde masse.

Le vieillard eut un regard perçant, observant ce qu’il faisait puis, lentement, il se baissa pour ranimer le feu ; sa longue barbe tombait sur la bûche qu’il allait soulever.
Rapide comme l’éclair, le jeune homme attrapa la barbe, l’enroula autour du coin de fer et d’un grand coup de massue, l’enfonça dans la bûche !
« Enlève-moi cette bûche, cria le vieux, suppliant d’abord, puis fou de colère.
– Non ! dit le le jeune homme. Je suis maintenant maître de toi. Tu ne couperas pas ta barbe pour te libérer, car je l’ai bien compris, c’est dans ta barbe que réside ta magie. Tu n’enlèveras pas non plus le nœud que je viens de serrer car c’est une fée, qui m’apprit son secret. Tu nous a attirés dans un piège avec ce beau château, tu pensais nous tromper et nous effrayer mais j’ai déjoué tes ruses. Tu es à ma merci alors écoute moi : si tu veux retrouver la liberté, dis-moi où est Blanche-Rose et rends-là moi car je suis certain que c’est toi qui l’a enlevée. »

Le génie de la forêt était vaincu.
– Tu as été plus malin que moi. Viens, suis-moi. Mais, d’abord, enlève cette bûche qui m’empêche de marcher.
– Non, prends-la sous ton bras ou mets-la sur ton épaule, arrange-toi, mais je ne te libérerai que lorsque j’aurai la fille du seigneur. » Le génie dut obéir.

Ils partirent. Le génie les emmena sur un sentier dans la forêt. La nuit arriva, noire, un orage épouvantable éclata et fit craquer autour d’eux les branches des grands arbres ; dans le sifflement du vent, on croyait entrendre grincer des voix moqueuses et en colère.
« Dénoue ma barbe, et je te ferai sortir de la forêt avec tes frères,  je te laisserai revenir dans ton pays sans te faire aucun mal.
– Non. Marche, je te suis.
– Je te donnerai de l’or, beaucoup d’or !
– Je veux Blanche-Rose. »

On arrivait à l’entrée d’une profonde caverne. Le jeune homme vit des monstres menaçants dans les ombres, et passa sans peur, à la suite de du génie. Tous deux enfin arrivèrent devant une grotte merveilleuse au milieu de laquelle était assise une jeune fille remarquablement belle et  triste. Muet d’admiration, le jeune homme s’arrêta.

« Laisse moi la fille et va-t-en, murmura le vieillard. Demande-moi ce que tu voudras ; je ne te refuserai rien.
– Non.
– Eh bien ! Enlève cette bûche et vous partirez tous les deux.
– Quand je serai loin de ta magie, avec la fille du seigneur, alors seulement je dénouerai ta barbe. »
Il fallut se rendre. Le jeune homme s’avança vers Blanche-Rose.
« Venez avec moi, » dit-il.
Et, sans aucune résistance, elle se leva et le suivit. Le génie les ramena au château qui était devenu une simple cabane en bois sans sa magie.

Les trois frères et Blanche-Rose, guidés par le génie traversèrent la forêt maintenant calme et silencieuse, et atteignirent sa lisière. Là, le plus jeune frère libéra le génie qui partit en grommelant.

Plus tard, les jeunes gens arrivèrent près du seigneur. Le père et l’enfant ne pouvaient croire à leur bonheur et remerciaient avec effusion le jeune qui se préparait à partir, les yeux pleins de regrets en quittant Blanche-Rose. Mais celle-ci regarda son père, et, avec une simplicité charmante, mit sa main dans la main de son sauveur…

Un mois après, les cloches de l’église sonnaient, joyeuses, pour un mariage. Le courageux vainqueur du mauvais génie de la forêt vécut heureux dans le vieux château aux murs percés de fenêtres, entre sa jeune femme et ses deux frères qu’il avait gardés près de lui.